Folie à plusieurs

Jung et Freud
Procédures artistiques, biographies et folies à plusieurs.

Alain Wegmann, ingénieur, professeur à l’Ecole Polytechnique de Lausanne – http://personnes.epfl.ch/alain.wegmann – m’a demandé ce que je pensais de la biographie de C.G. Jung par Deirdre Bair. Voir, notamment pour les critiques, http://www.amazon.fr/Jung-Une-biographie-Deirdre-Bair/dp/2082103641, en français, et en anglais : http://www.amazon.fr/Jung-Biography-Deirdre-Bair/dp/0316159387/ref=sr_1_8?s=english-books&ie=UTF8&qid=1317881891&sr=1-8

Je lui réponds : très chaud les débats! 50% de mes amis étaient pour, 50% contre.

Le principal adversaire était Sonu Shamdasani, historien de la psychologie chargé des archives Jung – et un de mes meilleurs amis. Il a été l’historien éditeur du Livre Rouge de Jung. Il a dit quelque chose comme : « dans mes notes biographiques les hommes ne tombent pas leurs pantalons » !

A l’époque je ne voulais par lire la biographie de Bair. Je voulais laisser la vie privée de Jung en paix – comme celle de Freud d’ailleurs. Je me méfie de l’importance donnée à l’évaluation de l’œuvre d’une telle personnalité à travers les commérages et les contradictions de sa vie privée. Aujourd’hui, peut-être que je la lirais – pour enrichir ma réflexion sur le fond de la pensée de Jung, notamment sur la sexualité et sur les dynamiques érotiques chez les humains. Je m’intéresse par exemple à comment Jung réinterprète la Kabale* sur ces points – et d’ailleurs l’Alchimie. Je viens de passer le cap des 65 ans : c’est le moment de récapituler !

La grande bataille dans ce débat biographique commence avec:

http://www.mombu.com/medicine/psychology/t-an-open-letter-to-sonu-shamdasani-from-deirdre-bair-1854696.html

La réponse de Sonu est un petit livre : Jung Stripped Bare By His Biographers – référence au Large Glass de Marcel Duchamp. Sonu a écrit d’autres livres sur Jung – toujours polémiques, mais brillants.

Sonu, qui est un grand bagarreur intellectuel, a aussi été de la partie dans les mises en question massives contre Freud : le fameux « Le Livre Noir de la Psychanalyse » et « Le Dossier Freud: Enquête sur l’histoire de la psychanalyse », avec Mikkel Borch-Jacobsen – attaques reprises il y a peu mais avec grand tapage par Michel Onfray.

J’ai trouvé les livres de Sonu avec Mikkel Borch-Jacobsen fascinants parce que le grand reproche qu’ils font à Freud – la fameuse « folie à deux » (ou « folie à plusieurs », qui est d’ailleurs le titre d’un autre livre de Borch-Jacobsen sur l’hystérie !) est exactement le procédé de création que je pratique lorsque je dirige des artistes scéniques, notamment ces dernières années : les échanges de fantasmes, les transferts et contre-transferts constants. Voir par exemple les notes de direction du spectacle de Maryline Guitton « Une Etrange Demoiselle » : http://www.pantheatre.com/3-performances-etrange-demoiselle.html .

Le reproche fait à Freud est qu’il ‘plante’ chez ses patients les réponses qui ensuite confirment ses propres théories. Avec moi on n’arrête pas de « planter », et de récolter ! (Par ailleurs, « se planter » fait partie intégrante du processus. L’art est souvent dans l’erreur, dans l’errement, dans l’errance… dans des alternatives radicales.) Il s’agit, dans la « folie à deux » et en ce qui me concerne, d’un constant troc d’images, de désirs, de fantasmes, de projections, de suggestions : ce que tu crois que l’autre croit que tu crois qu’il ou elle désire, etc. Au bout d’un temps les images deviennent autonomes et on ne sait plus qui en est l’auteur ! C’est une procédure que les scientifiques considèrent adultérée et fraudulente. En fait, pour moi, la fraude est « plantée » par les revendications scientistes des psychanalystes et des historiens. Freud s’est « planté » ! La procédure de « folie à plusieurs » est artistiquement fondamentale et prolifique parce qu’adulte et adultère ! Bien sûr, je ne pense pas que ce schisme soit cantonné à une opposition entre science et art : pour moi, « l’adultération » est ontologique, constitutive de l’imagination, c’est-à-dire de la définition même de l’humain. Nous sommes des « folies à plusieurs ». Ce sont des thèses que toi, en tant que scientifique, tu dois bien connaître, elles sont très à l’ordre du jour dans la philosophie des sciences. J’ai entendu par exemple Bruno Latour ou Isabelle Senghers les traiter avec beaucoup de perspicacité.

Samedi 29 octobre 2011, Panthéâtre organise, en compagnie de Anna Griève, une visite à l’exposition sur le Livre Rouge de Jung au Musée Guimet. See http://www.pantheatre.com/4-agenda.html

 

* Kabbalistic Visions / G.J. Jung and Jewish Mysticism, by Sanford L. Drob, 2010, Spring Journal, New Orleans. This book is an enquiry into Jung’s relation to Judaism, to Freud as a Jew, and to the anti-Semitic accusations against Jung. An outstanding book. It opens some of the richest in-depth perspectives on Jungian (and Freudian) psychology. It is also a great historical recap on Jewish mysticism, its roots, its esoteric formulations and its exoteric references. One of the most complex points that Sanford makes is Jung’s own procedures of creativity in his way of “following the unconscious” – to refer to the question of “folie à plusieurs” and its so-called “unconscious” procedures. Jung expressed in the mid 1920s a certain admiration for the way Hitler gaged and engaged with “the unconscious”, for the way he used and acted out upon it. These were part of his highly polemical “anti-Semitic” statements at the time – which he never quite recanted, according to Sanford, who does a thorough enquiry and interpretation of these attitudes and statements of Jung. “Folie à plusieurs” and the artistic procedures I describe here belong to these dangerous “unconscious” territories – hence my describing them as “adult and adulterous”.

 

 

2 réponses à to “Folie à plusieurs”

  • Anna Griève :

    J’ai lu avec beaucoup d’intérêt (il y a un an ou deux, je ne l’ai plus très présente à l’esprit) la biographie de Jung par Deirdre Bair. Je suis reconnaissante de la collecte et de l’organisation, sensible, intelligente, de tant de faits concernant une personnalité qui me passionne toujours. J’apprécie que ce ne soit pas une hagiographie, et je ne trouve pas que la vie privée de Jung y soit présentée avec une curiosité et une insistance indécentes. A mon avis, c’est un travail plein de mérites.

    En revanche, c’est aussi un travail qui a des limites nettes. Deirdre Bair ne perçoit pas l’expérience intérieure de Jung, et il ne faut pas chercher là une compréhension ou un approfondissement de sa pensée. C’est même étonnant que le livre reste aussi intéressant malgré cela. Deirdre Bair tourne autour d’un monument dont elle montre très bien les aspects extérieurs, mais elle n’y entre pas.

    C’est là mon « humble » opinion, je n’entre pas en polémique avec qui que ce soit!

    • Je suis d’accord avec mMe griéve,au sujet de C G JUNG,je suppose qu’il eut été le premier a promouvoir le livre de mme DAIR(que je n’ai pas encore lu).Mais cela me parait aussi paradoxal que de demander « au noyau en fusion de la terre »de se transmuer en glaise…Laissons a JUNG ce qui est a Jung pour reprendre Jesus de nazareth au sujet de Cesar…

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